lundi 6 septembre 2010
U-TOPOS
[...]Aussi bien, l'homme cool, n'est-il pas plus "solide" que l'homme du dressage puritain ou disciplinaire. Ce serait plutôt l'inverse. Dans un système désaffecté, il suffit d'un événement modique, d'un rien, pour que l'indifférence se généralise t gagne l'existence même. Traversant seul le désert, se portant lui-même sans aucun appui transcendant, l'homme d'aujourd'hui se caractérise par la vulnérabilité. La généralisation de la dépressivité est à mettre au compte non des vicissitudes psychologiques de chacun ou des "difficultés" de la vie actuelle, mais bien de la désertion de la respublica, ayant nettoyé le terrain jusqu'à l'avènement de l'individu pur, Narcisse en quête de lui-même, obsédé par lui seul et, ce faisant, susceptible de défaillir ou de s'effondrer à tout moment, face à une adversité qu'il affronte à découvert, sans force extérieure. L'homme décontracté est désarmé. Les problèmes personnels prennent ainsi une dimension démesurée et plus en s'y penche, aidé ou non par les "psy", moins on les résout. Il en va de l'existentiel comme de l'enseignement ou du politique : plus il est sujet à traitement et auscultation, plus il devient insurmontable. Qu'est-ce qui aujourd'hui n'est pas sujet à dramatisation et stress? Vieillir, grossir, enlaidir, dormir, éduquer les enfants, partir en vacances, tout fait problème, les activités élémentaires sont devenues
-Gilles Lipovetsky. L'ère du vide, Essais sur l'individualisme contemporain.
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