
"[…] Je faisais au début des années 80 un travail très minimaliste. Je découpais sur des feuilles de papier des formes géométriques. C’était un travail de soustraction. Et puis m’est venue l’idée de couper dans un matériel autre que le papier. J’ai donc pris un disque 33 tours qui, pour moi, était plutôt un cercle qu’une surface avec de l’information sonore et je l’ai coupé en deux parties distinctes. J’ai pris une des deux parties que j’ai retournée et collé à l’autre de telle sorte que j’avais sur le même côté le demi de la face A et le demi de la face B. J’ai mis ce disque sur un vieux phono et là, wwow ! ! ! Toutes les possibilités narratives que ce geste pouvait apporter se révélèrent en un instant. Je pouvais créer des rencontres musicales improbables. En complexifiant les portions de disques coupés (ex : un disque coupé en trois), je pouvais créer d’étranges rencontres : une pointe de sitar, une pointe de honky tonk, une pointe du chœur de l’armée rouge. Bref, c’est un geste plastique qui m’a conduit à la musique.[…] J’ai longuement travaillé avec la citation musicale […] Et puis j’en ai eu ras-le-bol d’utiliser les musiques des autres. Je me suis remis aux arts plastiques et j’ai fabriqué ce que j’appelle des surfaces préparées (clin d’œil à John Cage). Ici, il n’y a aucune citation musicale. C’est beaucoup plus bruitiste et abstrait. Je prends des disques vinyles sur lesquels je colle différents matériaux et altère la surface.Depuis quelques années, j’ai par ailleurs concentré mon travail sur le tourne-disque comme tel, donc, pas de disque. C’est exclusivement un travail sur la lutherie. Découvrir les capacités sonores intrinsèques telles que le bruit du moteur, du mécanisme, les mauvais contacts électroniques, etc… Bref, tout ce qui est parasitaire à l’audition passive d’un disque vinyle. Les aiguilles et les cellules sont aussi trafiquées.[…] J’utilise un tourne disque hybride, que j’ai moi-même fabriqué. Ce sont deux pick-up assemblés, auxquels j’ai rajouté deux bras de lecture. Ça donne une platine à quatre bras. C’est très commode en tournée pour minimiser le matériel et maximiser les effets. Pour ceux que ça intéresse, elle est vert pomme. J’ai également trafiqué les têtes de lecture…[…] J’aime bien ce paradoxe, jouer avec sources de mauvaises qualités qui sont reproduites ou enregistrées sur des enceintes et des supports de plus en plus performants. À cette liste s’ajoute un mélangeur, des pédales d’effets que j’utilise de moins en moins, une reverb… J’ai tendance à éliminer des accessoires de traitement.

[…] Quand j’ai entendu pour la première fois Christian Marclay, ce fut un choc. Je n’avais jamais imaginé quelqu’un dont le travail se rapprochait autant du mien. Du coup, je me sentais moins isolé. Je poursuivais une démarche parallèle à la sienne sans le connaître. On posait les mêmes gestes. Tout comme lui, je coupais des disques en pointes, collait des repères sur les vinyles (encore les arts plastiques). Également, il enregistrait et donnait des concerts en solo avec 4 tourne-disques… C’était assez étrange, comme s’il y avait une idée qui circulait dans l’air…" (extrait de l' entretien publié à l’origine dans le magazine Crash en février 2002 Jean-Yves Leloup_internationale platiniste [2])
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